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— Mais
putain, Suzana, essaie de
me
comprendre!
— N'insiste pas,
Zé, ça n'avance à rien. Je ne suis pas d'accord, c'est tout! Nous sommes bien
ici, mieux que
n'importe lequel de
nos
amis! Pourquoi changer de pays? C'est vraiment une idée fixe chez toi!
Suzana est têtue comme
une mule et, par-dessus le marché, elle s'obstine à appeler mon fils
Zé. C'est bien la peine que
je lui aie donné un
si
beau nom pour qu'elle l'appelle
Zé! Même pas
Zé
Eduardo!
— S'il te
plaît, écoute-moi, Suzana! C'est une étape importante
dans ma carrière, je ne peux pas refuser.
— Bien sûr
que
si, c'est juste une invitation! Tu
es jeune,
tu
es déjà directeur régional et ma carrière va bien aussi, merci! Ou
elle ne compte pas pour toi? Tu
veux simplement
que
j'abandonne tout ?
—
Tu
peux demander à être mutée, non ?
— Ben voyons, y a pas
de lézard! Il
me
suffit d'arriver à la boîte et de dire "j'aimerais passer quelques temps
à Londres, s'il vous plaît".
Et moqueuse, avec ça!
Elle est insupportable, cette bonne femme! Il aurait vraiment pu trouver mieux
que
ça!
Cette partie de leur
dispute me
semblait parfaitement absurde, c'était vouloir discuter l'incontestable. Elle
doit admettre
que
l'avenir de mon fils passe
avant tout, parce que
c'est lui, l'homme, un point c'est tout. Elle n'a qu'à s'occuper de la maison
et de sa fille. Je ne comprends pas comment José Eduardo lui permet encore de
travailler...
— Et notre fille,
Zé?
Tu
crois qu'elle ne va pas en pâtir, loin de ses amis, du club, de ses cousins,
de la plage? Tu
crois que
ça va lui plaire de vivre dans un pays froid?
—
Mais
elle va apprendre une autre langue! Les enfants, ça s'habitue à tout, Suzana!
C'est bien ce
que
je dis! Ça alors! Non content d'avoir à supporter une femme qui se soucie
de son travail, mon fils doit maintenant soumettre son avenir aux caprices d'un
enfant? Il ne manquait plus
que
ça !
— Votre façon de
voir n'a plus cours dans ces parages.
Je
me
retournai, effrayée. Qui avait dit ça?
— Que
faites-vous donc encore ici ? Vous ne savez pas que
vous êtes
morte
pour eux?
C'était un moine. Il
me
regardait comme qui aurait surpris un enfant en train de voler des
biscuits.
Mais
qui l'avait autorisé à entrer dans l'appartement de mon fils? Quel toupet!
Évidemment
que
je
sais
que
je suis
morte, je ne suis pas idiote. J'ai vu les médecins essayer de
me
réanimer, j'ai vu lorsqu'ils y ont renoncé et qu'ils m'ont recouvert le
corps. Puis j'ai suivi la veillée funèbre et j'ai aussi assisté à
l'enterrement — il n'y avait pas grand monde. Oui, je
sais
que
je suis
morte,
mais
j'ai encore des
affaires
pendantes à régler.
— Nous n'avons pas
été présentés et la question n'est pas de votre ressort,
mais
je peux bien vous répondre. Je suis morte,
mais
mon fils traverse une phase
importante
et il a besoin...
— Vous êtes morte
à quel âge? — m'interrompit le malotru.
— À quatre-vingt sept
ans — répondis-je, fièrement.
— Une longue vie, au
cours de laquelle vous avez pu faire vos
propres choix, même s'ils n'ont consisté qu'à baisser la tête et à
accepter tout ce
que
les autres disaient.
Eh
bien, maintenant, l'heure est venue de laisser votre fils faire les siens. En
fin de compte, c'est lui qui va devoir en supporter les conséquences, qu'elles
soient bonnes
ou
mauvaises.
Mais
le plus
grave, c'est
que, en restant près de lui, vous ne lui faites
que
du
mal.
— Comment osez-vous
dire une chose pareille? —
m'indignai-je aussitôt.
Faire du mal
à mon propre fils? Tout moine qu'il soit, ce monsieur ne dit
que
des âneries!
— Comment est-ce
que
je peux faire du
mal
à mon fils,
si
je
me
contente
d'assister à ce qui se
passe? Même
si
je voulais! Il ne peut même pas m'entendre!
— Il y a trois mois que
vous suivez la routine de votre fils de très près en souhaitant ardemment
qu'il accepte l'invitation et qu'il aille habiter à Londres. Vous croyez
vraiment que ça ne l'influence pas? Eh bien, sachez que, en fait, vous
l'influencez bien plus que si vous étiez vivante et que vous lui fassiez valoir
vos arguments. Vos pensées ferventes et incessantes ne renforcent que trop
l'intuition qu'il a lui-même de Londres, elles la renforcent à tel point qu'il
en est confus. Votre fils en vient même à remettre en question son propre
mariage. Et tout ça, sans que personne n'en connaisse la véritable raison.
— De quoi parlez-vous?
Enfin, c'est juste une bonne occasion d'aller travailler dans un autre pays!
Pourquoi pas?
— Et vous seriez du même
avis s'il était invité à assumer un
poste
encore plus important en Espagne ?
J'
avais
beau déployer tous
mes
efforts, je n'arrivais pas à lui répondre oui. Quelque chose en moi disait
que
non, criait
que
non, s'obstinait à
me
suggérer
que
mon fils ne pouvait pas aller en Espagne! Tandis
que
j'essayais de comprendre, le moine
me
regardait, souriant.
— Pourquoi? — lui
demandai-je simplement,
me
rendant aux évidences.
— Votre fils et vous
avez vécu comme frère et soeur à Londres, au XVIIIe siècle. Les débuts ont
été difficiles, vous avez souffert de la faim,
mais
votre frère était habile et, petit à petit, il est devenu un riche négociant
en laine. Avec le temps, il a pu assurer une vie confortable à toute la
famille. Aujourd'hui encore, après tant de décennies, la simple évocation de
Londres produit encore chez vous deux une inexplicable sensation de pouvoir, de
sûreté et de bien-être.
C'était la pure vérité.
J'
avais
toujours été enchantée par
cette ville, depuis ma jeunesse, et je ne m'étais jamais
demandé pourquoi. José Eduardo, quant à lui, avait déjà visité Londres
cinq fois! Mais
comment est-ce que
ce moine était au courant de tout ça?
— Pour ce qui est de
l'Espagne, dans une autre vie, il y a été votre père et a été tué au cours
d'une bagarre stupide entre
joueurs. À cause de cette tragédie, votre mère a dû se prostituer pour
survivre et, à sa mort, vous avez suivi le même chemin, vous avez été violée
par
des brigands et précipitée du haut d'un abîme. Il est normal
que
vous en ayez une mauvaise intuition.
Imaginer
ces vies passées étendit le champ de
mes
pensées, élargissant subitement mon petit monde. Soudain, j'étais à l'étroit
dans cette
chambre, dans cet appartement, et même dans cette époque. Je
me
sentais à nouveau jeune, en forme, et j'
avais
beaucoup à faire. De surcroît, mon fils avait vécu plusieurs vies, il avait
été mon frère et mon père, il saurait se débrouiller tout seul. Il me
fallait
partir.
— Allons-nous-en — dit le moine, comme s'il avait lu
mes
pensées.
Nous sortîmes
par
la fenêtre et nous allâmes fluctuer au-dessus de la rue, côte à côte.
— Pourquoi est-ce
que
personne n'est venu
me
chercher? — demandai-je, reprenant la conversation.
— Est-ce
que,
par
hasard, vous souhaitiez partir
?
Une fois de plus, le
moine avait raison. Était-il donc un saint?
— Non,
mais
maintenant, oui, je le souhaite.
— Bon, alors, il suffit
que...
— Qui va là ?
— demandai-je brusquement.
Un groupe de personnes
avait surgi au loin. On aurait dit des infirmiers qui s'approchaient lentement,
se tenant par
la main. D'où pouvaient-ils bien venir? Le moine les regarda un moment.
— Ce sont des kardécistes.
Vous êtes kardéciste? —
me
demanda-t-il, le sourire en coin.
— Oui, j'ai lu beaucoup
de livres tant que mes yeux me le permettaient. Et même si, avant, je n'avais
pas envie de partir, je trouvais étrange qu'ils ne soient pas venu me chercher.
— Bon, ils sont là —
dit le moine, souriant une fois de plus.
— Mais alors, la vie
après la mort, c'est comme le disent les kardécistes, les kardécistes ont
raison! — m'exclamai-je, heureuse d'avoir fait le bon choix.
— Oui, mais ils
ne sont pas les seuls, les autres aussi ont raison. Le plan astral est bien plus
démocratique que la terre. Les grandes distances n'existent pas, ici, car nous
nous déplaçons à la vitesse de la pensée et nous ne sommes jamais fatigués.
Il n'existe pas non plus de limites physiques, ainsi personne ne peut nous arrêter
et nous n'avons pas besoin de fuir. Dans le plan astral, la règle est
l'attraction, l'affinité, le magnétisme. Mais seuls les semblables arrivent à
rester ensemble. Et comme l'espace astral autour de la terre est immense, il y a
de la place pour tous, sans disputes ni conflits. Les spirites se tiennent dans
leurs villes et dans leurs champs, les bouddhistes se retrouvent dans leur
nirvana, les chrétiens se réunissent dans des églises magnifiques. Le
haut-astral est rempli de temples des courants religieux les plus divers, dont
certains ont disparu sur terre, et tous construits grâce à la ferveur de
nombreuses âmes.
— De quel matériel
sont faits ces temples ? — voulus-je savoir, curieuse.
— Du même matériel
que les rêves. Mais ce ne sont pas seulement les religions qui poussent les
esprits se regrouper par affinité dans l'astral. Il existe des groupes de mathématiciens,
de scientifiques et d'astronomes. Il existe même des groupes d'esprits dont le
principal intérêt est d'observer et s'occuper des animaux. Ceux-ci diffèrent
des autres car ils préfèrent se réunir à la surface de la terre, bien qu'ils
choisissent toujours des forêts denses, que l'homme n'a pas encore pénétrées.
Parlait-il sérieusement? Je ne savais plus si ce moine était un saint ou un fou.
— Et ceux qui ne
croient à rien ? — lui demandai-je, comme pour le mettre à l'épreuve.
— C'est vraiment un
choc pour eux de voir que tout continue après la mort, mais le souvenir d'avoir
très souvent vécu cette expérience à plusieurs reprises s'impose très vite.
Les kardécistes
approchaient, mais toute cette conversation avait éveillé mon intérêt pour
d'autres possibilités. J'essayai encore de lui poser une dernière question.
— S'il y a tant
d'endroits dans l'astral, je suis vraiment obligée de partir avec eux?
Toutefois, le moine n'eut
pas le temps de me répondre. Sitôt que les kardécistes arrivèrent, je m'aperçus
que tous mes doutes s'étaient envolés. Ils m'entourèrent de tellement
d'amour, d'attention et de tendresse que je ne me rendis même pas compte que le
moine était parti. Mais cela n'avait plus aucune importance. Je me trouvais
parmi mes frères.
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